L’orgue de Saint-Sernin et l’esthétique symphonique :
le fabuleux destin d’Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899)

César Franck disait de son nouvel orgue de Sainte-Clotilde (1859) : « C’est mon orchestre ! » Image explicite s’il en est de cette nouvelle esthétique dite « symphonique » qui va influencer la musique d’orgue pour plusieurs décennies. En effet, le génial facteur Aristide Cavaillé-Coll avait dès les années 1840 inventé ce nouveau type d’orgue « complètement conçu, disait-il, dans une perspective dynamique en vue d’un gigantesque crescendo ».  Cinquante années plus tard, à l’apogée de leurs gloires respectives, Cavaillé-Coll construira l’un de ses plus beaux instruments pour St Sernin (1889), tandis que César Franck livrera au monde ses trois admirables Chorals (1890), qu’il aurait pu venir jouer à Toulouse si le destin n’en avait décidé autrement.
Inauguré par Alexandre Guilmant en avril 1889, le grand orgue de la Basilique Saint-Sernin (54 jeux sur trois claviers et pédalier) fut d’emblée considéré comme un chef-d’œuvre ; il est classé monument historique, en tant que témoin d’excellence, encore préservé, du grand art de la facture d’orgue symphonique française de la fin du XIXe siècle.
L’instrument se rattache, en effet, à l’ultime période créatrice d’Aristide Cavaillé-Coll, qui a évolué toute sa vie dans la conception de ses orgues, depuis ses débuts révolutionnaires à la basilique de Saint-Denis (1841) jusqu’aux derniers instruments admirables, dont ceux de Lyon (1880), Caen (1885), Rouen (1890) ou Azkoitia (Pays basque espagnol, 1898), en passant par les orgues géants, modèles d’inventivité, de Saint-Sulpice (1862, 100 jeux) et Notre-Dame de Paris (1868, 86 jeux). Son projet le plus prestigieux, Saint-Pierre de Rome (1875, 124 jeux sur 5 claviers et pédale) lui sera hélas refusé ; il n’en reste que les plans magnifiques… et un rêve bien romantique, celui « du plus grand orgue du monde pour la plus grande église du monde » …
Malheureusement, il ne nous reste aujourd’hui, parmi ces grands instruments, qu’un très petit nombre où l’on puisse encore entendre la perfection d’ensemble de l’harmonie originelle. En effet, l’évolution continuelle des goûts a atteint de tous temps le domaine de l’orgue, de sorte que la plupart des orgues symphoniques ont été modifiés durant le XXe siècle, ré-harmonisés voire reconstruits, afin de les adapter aux nouvelles exigences musicales des compositeurs, ou simplement des interprètes souhaitant … rejouer la musique ancienne !
Ce mouvement, dit néo-classique, donnera à son tour les nouvelles musiques des Duruflé, Alain, ou même Messiaen. Si certaines réalisations instrumentales ont aussi créé de nouveaux chefs-d’œuvre dans leur genre, le prix à payer a souvent été la perte d’instruments antérieurs, dont beaucoup de Cavaillé-Coll. 

Le plan du génial organier pour l’orgue de Saint-Sernin n’a pas été une création ex nihilo, mais une reconstruction à partir des anciens instruments qui s’étaient succédés dans la basilique. D’abord celui de Delaunay (XVIIe siècle), dont il subsiste des parties du buffet, mais surtout celui de Daublaine-Callinet (1845) : près de la moitié de ses jeux, ainsi qu’une machine pneumatique de Barker lui-même, ont été réutilisés par Cavaillé, modifiés et ré-harmonisés comme il se doit pour être adaptés à la nouvelle esthétique sonore, dite symphonique.  Cette nouvelle conception comprenait encore des jeux de l’orgue classique permettant  les mélanges séculaires français bien identifiés (Fond d’orgue, Grand Plein-jeu en 16 pieds, Grand-jeu d’anches et cornets), mais ces jeux sont ici conçus et harmonisés pour s’intégrer dans un grand tutti  symphonique, à l’image de l’orchestre de Berlioz, avec ses immenses pupitres de « cordes »  (à l’orgue multiplication des gambes et autres fonds de 8 pieds, soutenus par les violoncelles et contrebasses), de « bois » (flûtes traversières, hautbois, clarinettes, bassons…), de « cuivres » (trompettes et clairons harmoniques, bombardes rehaussées des cornets), et de « percussions » (mixtures et harmoniques divers, carillons, etc.). Ajoutez un zeste  de couleurs typiquement organistiques (voix célestes et autres ondulants, voix humaines romantisées) et bien sûr quelques 32 pieds pour « la profondeur mystique», et vous obtenez l’orgue de Saint-Sernin. Mais tout l’art du facteur, au-delà de la science et du savoir indispensables, réside aussi dans un savoir-faire plus irrationnel et viscéral, qui seul peut donner aux chefs-d’œuvre ce supplément d’âme inexplicable. 
Aristide apportera les soins les plus extrêmes à l’orgue de Saint-Sernin, outrepassant même le devis initial en offrant pas moins de cinq jeux (dont deux chamades, à l’espagnole), et divers mécanismes supplémentaires ingénieux. Ainsi des accouplements d’octaves et d’unissons « débrayables », multipliant les possibilités de l’instrument. Conçu avec ses meilleurs collaborateurs dans les fameux ateliers de l’avenue du Maine à Paris, remonté puis harmonisé à Toulouse sous la direction de son célèbre harmoniste Felix Reinburg, l’orgue de Saint-Sernin a été ainsi magnifiquement adapté au plus grand vaisseau roman d’Europe (110 mètres), et à sa splendide acoustique. Ce que j’admire par-dessus tout dans cet instrument, c’est la clarté et la précision d’intonation, encore classiques, aussi bien des jeux de fonds que des jeux d’anches, notamment ceux du Récit, stupéfiants !

Je me suis souvent plu à imaginer ce grand chef d’entreprise vieillissant, au sommet de sa gloire, mais ayant toujours gardé son âme d’artisan du Sud-Ouest, ressentant sans doute une fierté particulière à reconstruire l’orgue de Saint-Sernin, dans « sa » ville de Toulouse, celle de ses débuts dans l’atelier de son père en 1827, non loin de la célèbre basilique. Un premier projet lui avait été refusé (1845) au bénéfice de Daublaine-Callinet-Barker. Quarante ans plus tard il s’y trouvera en concurrence directe avec la dynastie toulousaine des Puget, auteurs des instruments admirables de Notre-Dame du Taur,  Notre-Dame de la Dalbade, et autres… Certes, il avait déjà œuvré pour Toulouse (Cathédrale en 1850, Eglise du Gesu en 1864), mais le plus haut symbole artistique et spirituel de cette ville rose, où la bonne étoile de ses vingt ans avait initié les rencontres indispensables à sa destinée mondiale, demeurait la prestigieuse basilique romane, mondialement connue elle aussi.

Resté relativement intact dans sa superbe conception et cohérence d’origine, l’orgue de Saint-Sernin a fait l’objet en 1996 d’une restauration à l’identique, conduite par les facteurs Jean-Loup Boisseau, Bertrand Cattiaux, et Patrice Bellet. Vingt ans plus tard, en 2017, il a encore bénéficié d’un nettoyage-relevage et d’une égalisation de l’harmonie par le regretté Olivier Robert et son frère Stéphane, associés à la maison Pesce,  avec la précieuse assistance de Jean-Claude Guidarini, disparu trop jeune lui aussi… Cet instrument jouit de nos jours d’une réputation internationale, son esthétique symphonique très pure servant merveilleusement la musique des grands compositeurs de l’époque. Des organistes du monde entier viennent ainsi y jouer les œuvres de Franck, Widor, Vierne, Dupré (…), pour retrouver les couleurs et les effets originaux étroitement liés à cette facture.

Ces œuvres y puisent en tous cas leur plus parfaite expression par rapport au style d’écriture. L’équilibre même des tessitures, avec des basses profondes favorisant les jeux d’anches, et des dessus favorisant les jeux de mutations, explique par exemple le « remplissage harmonique par accords en batteries », dont usent et abusent un Vierne ou un Widor, mais qui joue ici parfaitement son rôle alors qu’il deviendrait insupportable sur un orgue plus polyphonique. Et que dire de la majesté et de la perfection sonore du grand tutti, aussi puissant que parfaitement équilibré (« le plus beau tutti du monde », disait Jean Boyer, en bon toulousain…) ! Quoi qu’il en soit, ces instruments à forte « personnalité » nous guident incontestablement, de façon très pragmatique, dans l’interprétation des œuvres qui leur étaient destinées. A titre personnel, j’ai constaté maintes fois combien cette expérience sonore est irréductible. 

Ainsi, à l’image d’un Stradivarius ou d’autres géants de la facture instrumentale, Aristide Cavaillé-Coll nous apprend encore aujourd’hui comment une « machine à produire des sons » peut devenir une œuvre d’art totalement accomplie qui, transcendant son objet, nous enseigne, nous transforme et nous nourrit.

Michel Bouvard
Organiste titulaire

Avril 2022